Deux continents, un regard.
On entre dans les Ressources Humaines avec des convictions, des méthodes, des théories bien rodées. On se dit : l’humain est universel, les bons outils fonctionneront partout. Et puis le terrain vous rattrape...
C'est là que les choses deviennent vraiment intéressantes.
Je ne parle pas de cultures que j’ai observées de loin, ni découvertes lors d’une mission professionnelle. Je les ai vécues de l’intérieur, depuis l’enfance.
Entre le Sénégal et la France, mon parcours s’est construit à cheval sur deux univers. C’est dans ce va-et-vient que j’ai grandi et forgé ma façon de voir les choses. Au fil du temps, la France est devenue mon ancrage professionnel, sans jamais effacer ce double regard. Deux cultures, deux façons d’être et de travailler, une richesse que j’ai intégrée bien avant de m’orienter vers les ressources humaines.
Puis sont venues 18 ans d’expérience professionnelle, avec des missions aussi bien sur le continent africain que sur le continent européen qui ont confirmé ce que ma vie personnelle m’avait déjà appris : les mêmes outils RH ne produisent pas les mêmes résultats selon l’environnement culturel dans lequel on les applique.
Le calendrier ne ment pas
Prenons un exemple concret, anodin en apparence : les jours fériés tombant un dimanche.
En France, lorsqu’un jour férié coïncide avec un jour habituel de repos, la récupération n’est pas automatiquement obligatoire par la loi. C’est la convention collective, un accord d’entreprise ou les usages internes qui déterminent si le salarié bénéficie d’une compensation. Autrement dit, si le 14 juillet tombe un dimanche, le salarié ne récupère généralement rien… sauf disposition plus favorable prévue dans l’entreprise ou la branche.
La question est plus nuancée lorsqu’un jour de RTT coïncide avec un jour férié chômé. Selon l’organisation du temps de travail et les accords applicables, le jour de RTT peut être reporté, recrédité ou parfois considéré comme consommé. En pratique, de nombreuses entreprises permettent le report afin que le salarié ne perde pas ce droit, mais ce n’est pas un mécanisme uniforme prévu automatiquement par la loi dans tous les cas.
Au Sénégal et en Côte d’Ivoire, par exemple, la logique est différente : lorsqu’une fête nationale ou religieuse tombe un dimanche, elle est généralement reportée au lundi suivant, permettant au salarié de conserver effectivement son jour de repos. Ce n’est pas seulement une question de générosité ; c’est aussi une autre manière d’envisager le rapport au temps de travail et à l’équilibre de vie.
Deux approches, deux visions de la protection du salarié. Pour le RH qui navigue entre ces différents environnements, comprendre ces subtilités n’est pas un détail : c’est le fondement d’une politique sociale juste, cohérente et adaptée aux réalités locales.
Ce que l'Europe fait bien. Ce que l'Afrique fait mieux.
Travailler en France, c'est naviguer dans un environnement où le droit social est dense, structuré, parfois rigide. Les process sont clairs, les rôles bien définis. Nos collègues allemands, eux, poussent cela encore plus loin, un peu plus "straight to the point", efficacité maximale, peu de place pour l'implicite. On sait où on en est, c'est rassurant, parfois froid.
En Afrique, c'est une autre partition. En effet, la relation prime sur tout. Avant de parler business, on prend le temps de dire bonjour, un vrai bonjour, pas celui qu'on expédie entre deux réunions. Ce n'est pas une perte de temps car c'est le fondement de la confiance. Et sans confiance, pas de collaboration durable.
J'ai vu des managers européens interpréter cette douceur relationnelle comme un manque de professionnalisme. Quelle erreur !
Ce qu'ils prenaient pour de la lenteur était en réalité une intelligence sociale que peu d'organisations savent valoriser.
À l'inverse, j'ai vu des collaborateurs africains percevoir la franchise directe d'un manager français comme un manque d'éducation alors qu'il ne faisait que gagner du temps. Culturellement, en Afrique, on prend le temps des salutations avant toute demande, et cela peut déstabiliser l'interlocuteur le plus aguerri. Ce fossé là, quand il n'est pas compris, coûte cher en confiance et en performance.
La complémentarité comme force
Avec le temps, j’ai compris que ces écarts ne sont pas des freins. Ils deviennent au contraire de véritables leviers, dès lors qu’on prend le temps de les comprendre et de les accepter.
Quand je ne suis pas disponible côté France, mon réseau en Afrique prend naturellement le relais. Et lorsque les délais européens paraissent inflexibles, la capacité d’adaptation africaine ouvre d’autres chemins. C’est là que réside toute la richesse de la synergie interculturelle : non pas dans la simple tolérance, mais dans une complémentarité pleinement assumée.
Il y a pourtant un défi plus discret, presque invisible : celui du silence. Dans certains contextes, les mots ne viennent pas spontanément. Comme une rivière qui choisit de contourner les obstacles plutôt que de les heurter, certains collaborateurs préfèrent taire un désaccord, un doute, une difficulté. Non par effacement, mais par respect.
Et lorsque ce silence est mal interprété, il peut ralentir le mouvement collectif, comme un courant qu’on ne voit pas mais qui freine la traversée.
Tout l’enjeu, pour les RH, est alors d’ouvrir des espaces où la parole circule librement sans brusquer le cours naturel des choses. Créer un cadre où chacun peut s’exprimer sans se renier, en trouvant sa juste place entre ce qu’il est et ce que l’on attend de lui.
Le défi de demain : performance et âme, les deux à la fois
Le plus grand chantier que j’observe aujourd’hui, des deux côtés, tient en une tension subtile : comment insuffler une culture de la performance sans étouffer celle du travail bien fait ?
En Afrique, les collaborateurs ont souvent un rapport au travail profondément ancré dans la qualité, le soin, la fierté du résultat. C'est une richesse immense. Le défi des RH est d'y adosser une vision business claire, sans que cela soit vécu comme une trahison des valeurs.
En Europe, le défi est inverse : comment réintroduire de l'humain dans des systèmes où la performance a parfois tout écrasé ?
Dans les deux cas, la réponse est la même : mettre l'humain au centre. Toujours.
C'est pour cela qu'HumanBee est née; pour être ce pont, ce regard qui connaît les deux rives, et qui sait que la performance durable ne se construit jamais contre les hommes, mais toujours avec eux.
Bintou Diallo
Fondatrice HumanBee
L'humain au service de la performance
